Follow:
Lecture

J’ai lu : Qui touche à mon corps je le tue de Valentine Goby

Entendez Objet Littéraire Non Identifié. Ceci est un livre, mais de quelle catégorie, je ne saurais vous dire!
Il tient un peu de l’essai, un peu du roman et je dirais même du docu-fiction.
Peu importe au fond, mais c’est assez rare pour être souligné.
L’action de « Qui touches à mon corps je le tue » se déroule en une journée. Une journée durant laquelle nous sommes témoins des destins croisés de Lucie L. l’avortée, Marie G. l’avorteuse et de son bourreau Henri D.
Valentine Goby passe littéralement au scalpel les sentiments que ces trois personnages éprouvent lors de cette journée durant laquelle leur destin va basculer. C’est un peu étrange, parfois cela semble décousu et donne l’impression de partir dans tous les sens, mais contre toute attente,on a besoin d’en connaître la fin.
Je dis contre toute attente, parce que j’ai eu beaucoup de mal a rentrer dans ce récit inspiré de faits et personnages réels.
Séduite par ce titre original » Qui touches à mon corps je le tue« , je n’ai pas voulu en savoir plus avant de le lire, de crainte de gâcher l’effet de surprise. Je pensais plutôt à une sorte de manifeste satirique à la Sartre avec un soupçon de féminisme.
Mais il s’agit purement et simplement d’un récit, d’une histoire qui n’est ni belle, ni moche, mais qui fut. Elle méritait sans doute d’être racontée car elle est par certains aspects historique, puisque Marie G. fut la dernière femme guillotinée de France (1949). L’histoire a d’ailleurs déjà été racontée au cinéma: « Une affaire de femmes » de Claude Chabrol sortit en 1988 vaudra le Prix d’interprétation féminine à Isabelle Huppert à Venise la même année et à son réalisateur, le Golden Globe du meilleur film étranger en 1989. Donc une histoire non dénuée d’intérêt.
Pourtant je n’ai pas été emballée par la voix(e) de Valentine Goby. Du moins jusqu’à mi parcours, jusqu’à ce qu’à la page 80, aux alentours de 16h (le récit se déroulant en une journée, le roman est découpé en tranches d’heures) je lise ceci:

« Si on se colle très doucement au dos de Lucie L. juste tombée dans le sommeil, si on sent la brûlure de son corps en fièvre, les frissons minuscules qui la parcourent, qu’on respire là, dans le creux de son cou, l’odeur de jasmin et de menthe et celle, plus aigre, de sa transpiration; si on approche de sa peau, qu’on passe le doigt, sans les toucher, sur les grains de beauté, comme le enfants relient entre eux des points sur une page d’illustré pour faire apparaître une silhouette, chat, princesse, étoile de mer, sans rien tracer de plus que des arabesques virtuelles, incomparables à celle d’une autre peau; si on aperçoit les taches de sang noir sur sa chemise de nuit, sur le bord du drap, et aussi ce soleil tranquille, qui palpite sur sa tempe en auréoles floues; si on regarde autour de soi à partir de ce point du lit où Lucie L. est allongée, où elle dort miraculeusement, qu’on devine les vêtements jetés par terre, la ligne de lumière à l’endroit où les rideaux se séparent, le pupitre vide au fond de la chambre, les partitions sur un tas de commode, piles hautes, vacillantes, que le miroir fend en leur milieu, cette pièce fermée sur ce corps qu’à cet instant la terre entière ignore, on sait que Lucie L. est seule avec sa douleur, elle a mal dans sa chair et dans ses mots, sa chair, c’est le premier sa, qui compte le plus. Qui peut prendre sa douleur? Qui peut prendre sa chair? »

Moi qui fais de la propriété littéraire et artistique, je ne devrais sans doute pas reproduire un extrait qui déborde sans conteste les limites de ce que l’on appelle « l’exception de courte citation« , mais comment parler de ce livre sans parler de ce passage qui pour moi le révèle. Cette façon si particulière, si minutieuse de décrire que l’on retrouve souvent au cinéma notamment chez Clint Eastwood. Une manière si naturelle de dire mais qui a pour effet de mettre de la poésie là où a priori il n’y en avait pas compte tenu de la situation.
Je parlais d’ovni littéraire car Valentine Goby écrit comme on réalise. Les chapitres deviennent des tranches horaires, une méthode de découpage particulièrement prisée au cinéma qui connaît beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Au rayon des élus il y a « The 25TH Hour » de Spike Lee tiré du premier roman de David Benioff publié en 2001 et dont les droits avaient été achetés avant même sa parution par Industry Entertainement et l’acteur Tobey Maguire (Spiderman, ndlr).
Si l’on s’en tient à cette particularité pour parler de l’originalité du roman de Valentine Goby, on peut évoquer bien avant elle le puissant « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » de Stefan Zweig.
Mais tout de même, des auteurs qui nous pondent des livres de la trempe d’un Clint Eastwood valent quand même qu’on leur décerne une petite palme à défaut d’un prix littéraire.
Ce sera donc pour ma part celle de l’ovni littéraire (je me réserve sur la nature de la palme,le temps de lire les autres livres en compétition)
Partager
Plus Ancien Plus Récent

2 Commentaires

  • Reply Oriane

    En quoi consiste ton boulot exactement (si ça ne te dérange pas) ? Ca a l’air intéressant.

    18 novembre 2008 at 10 10 26 112611
  • Reply D.

    @Oriane: je suis juriste en Propriété Industrielle(qui englobe la propriété littéraire et artistique.Il s’agit de conseiller(au moment de la création) un particulier ou une entreprise pour tout ce qui concerne,la création d’une oeuvre de l’esprit(une marque,un brevet, un dessin, un modèle,un livre,un disque etc.)mais également leur procurer les outils de protection juridique necéssaires à la vie et surtout à la survie(qui implique une mise dans le commerce) de leurs créations.Effectivement c’est très intérèssant, et surtout cela concerne des domaines d’intervention qui me plaisent vraiment.

    18 novembre 2008 at 10 10 36 113611
  • Laisser un commentaire