Follow:
Lecture

Trop noire pour être française, le livre d’Isabelle Boni-Claverie

fullsizeoutput_10cd

En 2015 la chaîne de TV Arte diffusait un documentaire inédit : Trop noire pour être française. Le film est original par son angle d’approche : l’histoire familliale d’Isabelle Boni-Claverie, la réalisatrice, comme support pour aborder la question de la présence noire en France et la manière dont la république française assure aux noirs une égalité de droit mais aussi de traitement. Le documentaire faisait intervenir des sociologues, ainsi que des citoyens, afin qu’ils témoignent sur leur expérience du « vivre ensemble ». Trop noire pour être française est également désormais un livre, paru en août 2017 aux éditions Tallandier.

Présentation de l’éditeur

« D’où tu viens ? » est sans doute la question que l’on pose le plus aux Noirs de France, celle qui arrive le plus spontanément dans la conversation. « D’où tu viens ? » demande l’ami d’ami à une soirée, la voisine de table à un repas, le collègue qui prétend faire connaissance, le parfait inconnu. Je suis sur une plage au Portugal. Une jeune Française me saute dessus. « Comme vos enfants sont beaux ! D’où venez-vous ? » J’ai envie de lui répondre : « Comme toi, de France ! »

À six ans, Isabelle découvre qu’elle est noire. Elle rêve d’incarner Marie dans la crèche vivante de son école, elle sera Balthazar, le roi mage venu d’Afrique. Pour cette petite fille élevée dans un quartier chic de Paris, c’est un choc. Le racisme au quotidien fait irruption dans sa vie.
De Paris à Abidjan, des bancs de l’école catholique aux coulisses de la télévision, Isabelle Boni-Claverie se raconte. Femme noire issue d’un milieu privilégié, elle doit pourtant se rendre à l’évidence : en France, la classe n’efface pas la race. Sa plume vive et acérée entremêle ce récit à celui du destin incroyable de son grand-père, Africain devenu magistrat de la République française dans les années 1930 et époux d’une jeune fille de Gaillac, première femme de sa ville à épouser un Noir.
Avec sensibilité, Isabelle Boni-Claverie nous amène à nous interroger sur notre rapport à l’altérité. Tour à tour drôle, sans concession, émouvante, elle finit sur une note optimiste en nous proposant de faire le pari d’une égalité réelle.

Mon avis

J’ai toujours un peu de mal à lire les essais. Je leur préfère les romans. Mais j’ai dévoré ce livre d’une traite. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire et je l’ai trouvé très riche. Il va beaucoup plus loin que le documentaire (que j’avais aimé et recommandé), notamment en ce qui concerne le parcours et la vie de l’auteure Isabelle Boni-Claverie. Je trouve que c’est toujours un plus d’en savoir en peu plus sur la vie de l’auteure, cela permet de savoir ce qui l’anime, mais également dans une certaine mesure de s’identifier. Ce que j’ai pu faire en partie, car Isabelle Boni-Claverie est une femme, noire, d’origine Africaine et qui a passé une partie de son adolescence en Côte d’Ivoire. Dans ce livre elle nous dévoile en détail une partie de l’histoire atypique de sa famille. Une véritable saga, dont certains membres ont en quelque sorte ecrit l’hsitoire de la Côte d’Ivoire. J’ai trouvé cela absolument fascinant et je me suis prise d’affection pour son grand père, un homme courageux et ambitieux qui a du quitter sa famille à 15 ans pour venir poursuivre, seul, des études en France. Malgré le gap culturel, il passe toutes les épreuves avec brio et va même jusqu’à braver l’interdit ultime, le tabou : tomber amoureux d’une femme blanche. Ils se marieront sans faire de vagues, et poursuivront leur vie en Côte d’Ivoire, donnant naissance à plusieurs enfants, dont le père d’Isabelle Boni-Claverie. Cette dernière sera par la suite confiée à sa tante et son époux qui deviennent ses parents adoptifs. La petite fille noire grandit dans les beaux quartiers de Paris, loin des cités dortoirs qui abritent le plus gros de la population noire de France.

Comment vit-on son alterité, lorsque l’on est une petite fille noire dans un milieu blanc ?Isabelle boni-Claverie nous raconte ses états d’âme d’enfant. De la petite fille curieuse et enjouée dont la photo illustrait l’affiche de promotion de son documentaire. Comment se construire, sur quelles bases, quelles références ? A quel moment est-ce que l’on prend conscience de sa couleur de peau et du fait qu’elle peut être un problème pour certains et une barrière pour soi ?

C’est intéréssant, car la parole des enfants sur ces sujets est rarement entendue et même si c’est l’adulte qui parle, Isabelle Boni-Claverie le fait avec beaucoup d’honneteté, sans chercher l’appitoiement, car oui son enfance est loin d’avoir été malheureuse et elle est consciente. Néanmoins elle met en lumière les difficultés qu’il peut y avoir pour une enfant noire, de se construire, dans un milieu certe très privilégie, mais qui au fond nie les implications sociales liées à la couleur de peau.

Puis on assiste à la construction de l’auteure, loin des déterminismes de sa classe et de sa race; on découvre une jeune fille prête à prendre des risques pour réaliser ses rêves dont celui de devenir écrivain. Elle y parviendra, non sans désillusions et réalise que même si la France se refuse à parler de « race », les noirs de France subissent d’où qu’ils viennent une différence de traitements basée sur les préjugés dans certains cas et dans d’autres le racisme.; un racisme, cruel, structurel et systémique qui se fiche de votre position sociale. La classe n’éfface pas la race. Chercher du travail, un logement ou même un coiffeur lorsque l’on est une femme noire peut s’apparanter à un parcours du combattant, voir une épreuve morale où l’humiliation n’est pas souvent loin.

J’ai trouvé ce livre à la fois attachant (l’histoire familliale et ses figures très charismatique ) et instructif (les développements sur le cinéma et la télévision pour laquelle Isabelle Boni-Claverie a ensuit travaillé comme scénariste, sont enrichissants. On y apprend notamment comment certaines personnes dont l’auteure fait partie ont réussi à imposer des personnages noirs sur le petit écran, dans des series comme Plus belle la vie…Non sans mal…).

Inspirant également,  à travers l’histoire de la naissance du mouvement de protestation et d’appel au boycott de la marque Guerlain, suite aux propos négrophobes tenus par Jean-Paul Gurelain lors du journal télévisé de France 2 du 15 octobre 2010 . C’est Isabelle Boni-Claverie qui fut à l’initiative de ce mouvement citoyen, qui d’une page facebook s’est trasformé en manifestations de plusieurs semaines devant la boutique des Champs Elysées à Paris, pour aboutir à une condamnation pénale du parfumeur et de réels engagement de la marque en faveur de la diversité. Respect !

Isabelle Boni-Claverie qui ne se considère pas comme une militante, le fait finalement plus que jamais et ce livre est une belle contribution à la lutte contre les inégalités.

A metre entre toutes les mains, celles qui trouvent que les noirs en font trop, que l’on ne peut plus rien dire, que l’on est tout le temps dans la revendication, que les couleurs n’existent pas…Bref je vous le recommande !

Trop noire pour être française, éditions Taillandier, août 2017. Disponible ici

Partager
Plus Ancien Plus Récent

Vous aimerez aussi

2 Commentaires

  • Reply Sheily Parisienne

    J’avais adoré le documentaire, car j’ai énormément de points communs avec Isabelle Boni-Claverie (tant d’un point de vue personnel que professionnel). Je m’étais vraiment identifiée à son parcours. Aussi je lirai donc cet ouvrage avec beaucoup de plaisir.
    Mais j’avais quand même un point essentiel de désaccord. Si elle conclue que la classe n’efface certes pas la race, mais mon expérience me prouve encore aujourd’hui qu’elle l’estompe énormément. Et de mon point de vue, le racisme reste essentiellement social. C’est bien trop long à développer ici, mais quand nous aurons l’occasion de nous voir, je me ferais une joie d’argumenter mon point.

    13 mai 2018 at 11 11 52 05525
    • Reply D.

      A mon avis le livre devrait te plaire 🙂 Alors j’ai peu-être formulé cela de manière maladroite, mais elle n’est pas aussi catégorique sur le fait que la classe n’efface pas la race. Elle est bien consciente des privilèges que confère la classe et il y a plusieurs anecdotes dans ce sens, mais le racisme lorsqu’il existe épargne quand même peu. Il existe un racisme systémique qui lui ne s’embarrasse pas vraiment des considérations de classe. Mais on en discutera irl avec grand plaisir 🙂

      15 mai 2018 at 23 11 56 05565

    Laisser un commentaire